will
Comme il ne finissait pas sa phrase j'ai lancé un "Alors?" hasardeux.
-Alors non. Mais on s'en doutait bien, après tout.
-Tu as regardé jusqu'au bout? Comment il était? Il avait de la gueule?
-Comme un prince. Ouais. Mais je comprends pas qu'il ne t'ait pas emmenée, sincèrement.
J'ai haussé les épaules. Peu importe. Ça n'était pas à mon tour de faciliter le dialogue, mais je venais de me laisser emporter par la curiosité.
C'est souvent comme ça.
Des brèches, des lézardes. Eviter l'occasion mais tout faire pour la provoquer.
Des pièces de Tetris en ambre liquide, incandescente.
Reptilien.
En plein dans le plexus, argh, alors que j'avais baissé ma garde.
Reprends-toi, Nina, tu es en train de te faire latter comme une lycéenne à faux cils.
-Connard de Tiger...
Neil s'est mis à pousser ses petits cris de joie qui m'ont donné envie de le frapper dans la vie réelle, j'en ai profité pour lui coller mon petit combo de la mort qui l'a envoyé bouler ding ding ding. "Fait chier," il a balancé la manette puis est parti vers le frigo chercher d'autres bières.
Il y a eu comme un vieux froid.
-C'est quoi ces cookies?
(...)
J dit ça comme si c'était supposé me rassurer, comme si c'était une bonne chose. Nous sommes tranquilles, il semble ajouter. Nous. Notre binôme. Mais lui tout seul, quand les choses se seront tassées, retournera au pub autant qu'il voudra avec Neil.
Et moi, je...
Je pense aux affaires restées sur le toit, probablement irrécupérables. Je pense "nos affaires" et déjà quelque chose se disloque à l'intérieur. Les plaques tectoniques, le raz-de-marée qui couve.
Ce qui s'est passé, c'est qu'ils se sont battus à cause de mon bras cassé et maintenant Neil n'a plus droit de cité autour de la maison. Depuis, J dit beaucoup de méchancetés sur Neil; beaucoup trop pour quelqu'un qui prétend n'en avoir plus rien à foutre. Lui-même, j'en suis sûre, n'est pas dupe. Mais pendant un bon moment, il a tourné en boucle sur ce connard de Neil et sur chaque petite (ou grande) chose qu'il avait à lui reprocher. Alors au bout d'un moment, j'ai pris l'habitude de quitter la pièce dès qu'il commençait. C'est bien plus insultant que de lui dire de la fermer; de toute façon je suis trop triste pour la moindre étincelle de colère.
J regarde ailleurs quand je pleure.
Il a au moins l'intelligence de ne pas être condescendant. Après tout, c'est J. C'est ineffable. Ce sont ses initiales qui sont gravées sur ma peau.
(...)
Je l'écoute sans le vouloir parler au téléphone.
Froid, distrait, vague. Monosyllabique.
Se tourne vers moi: "c'est Neil, il veut te parler?" mais il demande simplement pour la forme. Je secoue la tête, toujours ce marasme de palpitations d'adrénaline de haine et de manque, sur l'arête, là où c'est le plus sensible. Et la chute de désespoir toujours prête à jaillir de mes yeux au moindre soubresaut.
"Il voudrait juste savoir si c'est toi qui a toujours son bang."
"Il a dû rester sur le toit." Noyé. Hors d'usage. Peut-être fracassé dans les gouttières. J'imagine Neil en train de me maudire. Je crois que je l'entends.
Presque.
La discussion tourne court, J finit par lui raccrocher à la gueule.
Je prends une double dose d'antalgiques, vide mon verre d'un trait. "Il n'a même pas demandé comment j'allais" Je ne sais pas si je pose une question, ni même si c'était une phrase.
J n'aime pas me voir dans cet état, les yeux rougis et tout ce qui pèse dans chacun de mes mouvements. Mais cette fois il n'a pas vraiment le cœur à me consoler.
Je sais pourquoi.
Tout le monde sait pourquoi.
Je m'en veux d'être aussi transparente.
Au bout de quelques jours le temps commence à s’allonger. Les pupilles dilatées, tous les sens en éveil, on pourrait presque assister à l’éclosion des corolles à l’heure de la rosée.
Je passe des minutes des heures sur pause, à me languir fascinée par la couleur de ses yeux. A la fois pure et complexe, indescriptible et translucide. J’ai besoin d’y revenir sans cesse, me donner l’illusion de l’appréhender, de pouvoir la reproduire en mémoire.
« Arrête de bloquer sur ma tronche », dit Neil de temps en temps, quand il reprend conscience de ma présence. Le discret raclement du bois reprend.
Une fois, j’ai dû dire quelque chose comme : « il faudrait que je t’en arrache un pour pouvoir le contempler à chaque fois que je le souhaite. » Il m’a dévisagé comme si je venais de charcuter un opossum. « Reste de ton côté du toit, tu veux ? »
Ou plus tard : « Ok, je te prête mes yeux si tu me prêtes ta bouche. »
-Aah…non, je l’aime bien, je voudrais la garder, et qui sait ce que tu vas faire avec. Tu veux pas un sein plutôt ? »
Il a appuyé la branche qu’il était en train de tailler dans mon sein droit en faisant une drôle de grimace.
-Ça doit être chiant pour courir…
-Oh non, il suffit de les tenir.
-J’ai jamais vu aucune fille courir en se tenant les seins.
-On ne le fait pas en public. Ça serait indécent. Enfin, je crois.
Ça l’a laissé dubitatif.
J’étais en train d'essayer de retenir une belle image veneue dans ma
tête quand soudain que la musique s’est élevée depuis la maison. Je
crois. J’ai poussé un petit cri de joie avant de ramper en me tortillant
vers l’échelle. Neil m’a chopé le poignet, furieux, avant que je mette
le pied sur le premier barreau. « Qu’est-ce que tu fais, espère
d’idiote ? » Il m’a violemment tirée vers lui pour se précipiter sur
l’échelle à ma place. Mon coude a claqué contre les tuiles, la douleur
m’empêchant de me redresser;
« Sale pute ! » j’ai gueulé en balançant à sa figure le premier objet qui me tombait sous la main (une canette de bière vide totalement inoffensive ; il a toutefois eu un mouvement de recul qui l’a fait vaciller dangereusement. J’aurais été tellement contente qu’il tombe et s’éclate la tête contre le bitume.) Puis il m’a fait un doigt en arrivant en bas avant de courir frapper à la porte. Je ne pouvais pas dévaler le toit pour venir le tacler, alors je suis restée là où j’étais, et j’ai tendu l’oreille.
J’ai entendu Neil pleurnicher et mon colocataire tenter de rester ferme. Quand je l’ai entendu dire « allez, entre », suivi de la porte qui s’est refermée sur eux, j’ai senti ma psyché se pulvériser en silence, comme du verre dans l’eau.
Le jardin s’est replié sur lui-même.
Je me suis allongée, ai rallumé le truc entre mes dents, fermé les yeux avant que quoi que ce soit ne déborde.
« Maaaaaa…wiiiiiii… » a fait la cheminée d’une voix grave et hantée.
J’ai fait la sourde oreille. Au moins, ils ne m’avaient pas oubliée.
-Non, sérieux, maw. Amène-toi, je crois qu’on a un souci.
For a minute there
-Ca suffit, maintenant.
J’ai ouvert les yeux. Il a fait claquer le tas de feuilles sur le bureau, pas très content.« Tu peux faire beaucoup mieux. »



